Né un soir de 83 au squatt de l'usine Pali Kao, sur les cendres des Béruriers ( groupe punk rock banlieusard, formé en 78, dévié nihiliste par Olaf le penseur, fondateur également des Ludwig Von 88 et parolier occasionnel des Cadavres ! ), Bérurier Noir formait un drôle de ménage à trois : François, chanteur performeur et membre originel, Loran, ex guitariste de Guernica, et Dédé, boîte à rythmes métronomique. Des textes sombres et scandés : contes cruels ou faits divers, sur riffs crados de guitare saturée.
Un concept minimaliste et théâtralisé, déjà empreint de propagande : affiches, tracts de concerts , dossiers de presse auto édités. Une armée de rebelles autoproclamée qui allait devenir le porte drapeau de toute une génération de petits agités.
Après l'album Macadam massacre en 84 ( sorti sur Rock Radical Record, le label des Brigades, qui allait bientôt se scinder en Bondage d'un côté - avec Kid Bravo, Philippe Baia et Marsu -, et Négative Rds de l'autre - avec Vlad et Xavier "Chatterton", chanteur et bassiste des Brigades ),
qui témoigne de la noirceur des premiers temps, c'est Concerto pour détraqués qui marque d'une trace indélébile l'année 85.
L'album est un sublime étendard, un manifeste de la zone, de la banlieue et de l'antiracisme. Tout est là : l'engagement, les thèmes, les dérapages dadaïstes dans les textes, une poésie urbaine et sociale, un cri de ralliement "Vivre libre ou mourir", et des décibels maltraités à
coup de baston sonore toujours près de l'os rock'n'roll ( pas si loin d'une chanson Chuck Berry en fait ! ).
Chorale des copains sur refrain onomatopée, comme le chant à l'unisson d'une jeunesse prête à tout , une famille à laquelle on a envie d'appartenir pour hurler sa haine et sa joie , pour cracher "Le Pen porcherie " et danser sur son SCALP (**).
Dans ce contexte, les Bérus apparaissent comme les leaders d'un genre nouveau, autonomes et déjantés, réconciliant fête et contestation. Leur nom se répand comme une traînée de poudre par le biais de tous les fanzines de l'Hexagone. Marsu, leurs manager, n'y est pas pour rien, orchestrant la propagande
bérurière.
Dans leur sillage, une scène se dessine : Nuclear Device,
Ludwig Von 88, Washington Dead Cats qui partagent le même label, et bien d'autres groupes qui se retrouvent en 86 étiquetés, pour le meilleur et pour le pire, "mouvement alternatif". A chaque concert, les BxN rassemblent entre mille et deux mille personnes, et les médias s'intéressent à ce curieux remue ménages, amalgamant un tas de fausses idées sur ce phénomène qui leur échappe.
Peu à peu, le duo s'est enrichi de nombreux acteurs, chacun trouvant sa juste place dans la troupe : Helmo ( futur Négresses Vertes ) et Bol (ou Laul dessinateur du groupe) sont les choristes chaotiques, Pascal Kung Fu ( puis Masto, photographe, ex Lucrate Milk et Washington Dead Cats ) au sax et tambour, les Titines ( ou Titis ) choristes danseuses. A tout ce petit monde, il faut ajouter les invités ponctuels ( d'autres groupes partageant l'affiche, par exemple ), sans parler du public qui envahit
régulièrement la scène ( quand il y en a ).
Écumant l'Hexagone ( souvent avec des organisateurs de concerts en dehors des circuits traditionnels : associations, fans, comités de soutien ... ), le groupe ne tarde pas à emmener son propre service d'ordre pour éviter les risques d'organisations souvent débordées. Abracadaboum sort plus de deux ans après Concerto, en 87.
Les Bérus sont devenus une troupe de saltimbanques contestataires, refusant tout compromis. Des clowns qui assènent un "folklore de la zone mondiale" tartine de compote de punk. Le disque est un vrai bulldozer, compact, aux textes denses et très militants. Pourtant, le groupe subit des crises, souhaitant tout contrôler ( jusqu'à l'incontrôlable ), sous pression médiatique ( alors que chacun poursuit ses activités professionnelles afin de garder un certain recul ), les Bérus déclenchent la trève ( la grève ! ) des concerts durant l'été 87.
Le Show biz piaffe devant ces effrontés qui vendent près de deux cent mille ( chiffre de fin 89 ) de leurs albums réalisés avec peu de moyens, sans aucune promo coûteuse, et par un réseau de distribution hors hypermarchés ( Bondage est alors distribué pas New Rose ).
Les Bérus répliquent en remplissant de sept mille cinq
cent fans le Zénith de Paris le 3 mars 88, avec des places a 50 F, invitant leurs équivalents Basques, Kortatu, Dirty District. Nouveau pied de nez peu de temps après, quand le groupe refuse le Bus d'Acier qui lui est décerné ! Décidément irrécupérables, les Bérus continuent de répandre leur furie insurrectionnelle de la Suisse au Québec.
En 89, après une brutale rupture avec Marsu puis Bondage ( procès, puis arrangement à l'amiable ! ), le groupe sort son ultime album studio, Souvent fauchés toujours marteaux, avant une dernière tournée et un
suicide programmé en trois Olympia ( les 9/10/11novembre ). Formidable enterrement donnant lieu à
trois jours de fête durant lesquels le groupe se (dé)livre dans une dernière communion avec son public ému.
Un testament gravé sur le double album live Viva Bertaga et filmé en vidéo par François Bergeron. Phénomène le plus marquant des années 80, les Bérus ont ouvert une brèche et marqué un point pour la reconnaissance d'un rock français jusqu'alors relégué en série Z ! Mais plus encore par une attitude rebelle et sans concession, ils ont focalisé, un temps durant, les espoirs, les haines, le mal de vivre de toute une génération, et de ceux qui cherchent à combattre l'inégalité dans nos sociétés.